Megan Abbott est traduite et publiée pour la première fois en France. Absente (The song is you), son quatrième roman, est sorti en novembre. Jetez-vous dessus.Au premier abord, la jeune écrivain s’inscrit dans la plus pure tradition du roman noir américain. A y regarder de plus près, elle prend de grandes libertés avec les lois du genre : Absente est un récit vidé de toute tension psychologique. L’intrigue est à moitié résolue en début de livre. Le héros, Gil Hopkins, dit Hop, mène l’enquête non pas pour révéler la vérité au grand jour, mais pour l’étouffer et doubler une journaliste sur l’affaire. Car attaché de presse d’une maison de production, le travail de Hop consiste à sauver la réputation des vedettes, simples crapules une fois sortis des feux des projecteurs.
Prime alors sur l’intrigue, la description d’un milieu, celui des médias et de l’industrie du cinéma dans la Californie des années cinquante. Hop nous fait découvrir le destin navrant de petites actrices naïves sorties de leurs villages et dont le seul moyen d’élévation sociale consiste à tenter leur chance au grand casino de la célébrité, Hollywood. En toile de fond, tout un monde de journalistes people avant l’heure, d’hommes à tout faire et de vedettes d’un jour, de boîtes de nuit et de maisons closes.
En cela, Absente dépeint une part de l’histoire de la ville de Los Angeles, de ses mœurs, du formidable pouvoir d’attraction économique qu’a été et reste encore Hollywood. Abbott s’inscrit en réalité dans la tradition des romanciers de l’histoire sociale américaine. Reste un ton très glamour, la morgue du héros, son sens de la repartie, ses poses de séducteur qui ne connaît pas l’échec, et qui rapprochent ses romans - la filiation semble trop évidente - de ceux de Raymond Chandler. Mais Chandler se concentrait lui sur la construction du travail d’enquête (collecte des preuves et raisonnement logique) tandis qu’Abbott préfère se pencher sur un tableau des mœurs de l’époque et le parcours de ses personnages. Dommage que la traduction affadit autant le style !
Dans Queenpin, (pas encore en français) Abbott inverse les rôles en prêtant aux femmes des rôles clefs dans un contexte traditionnellement masculin. Et surtout en leur donnant la parole. L’histoire est raconté par une narratrice, nouvellement embauchée par un cadre de la pègre – elle-même une femme – pour collecter l’argent de différents points de jeu, casinos, champs de courses, etc. Elle tombe amoureuse du mauvais homme, un joueur pathologique en fin de parcours. L’homme qu’elle aime est un raté ; elle le sait. Il l’entraîne dans une machination voué à l’échec, elle le sait. Elle se perd par amour ; elle le sait. Et elle raconte son histoire comme témoin impuissant de sa propre déchéance. Tout est annoncé dès les premières pages et le lecteur est invité à suivre cette lente descente aux enfers, menée avec énormément de talent. Megan Abbott est la petite étoile montante de la scène littéraire new yorkaise. On entendra parler d’elle.

