CARTE BLANCHE A JEAN-JACQUES LEBEL


Près de Bastille, la Maison Rouge est une fondation qui depuis 2004 accueille des expositions d’art contemporain. Elle consacre une manifestation par an à un collectionneur privé, ce mois-ci à Jean Jacques Lebel, plasticien, artiste, organisateur d’expo et propriétaire d’un important fond d’œuvres engagées, allant du surréalisme aux performances des années soixante-dix. On peut également y voir des œuvres plus anciennes, comme un Arcimboldo, des encres de Victor Hugo, un dessin de Baudelaire, etc.

L'exposition intitulée Soulèvements, est d’une richesse et d’une diversité incroyable. Contenant des œuvres invisibles et des artistes tombés parfois dans l’oubli : Ghérasim Luca et lé poème sonore, « le désespoir a cinq paires de jambes », poème qu’il ne faut pas lire, mais écouter récité par son auteur. Bien entendu, dans un ensemble si vaste, les chefs-œuvres côtoient des interventions plus discutables, parfois même un peu ridicules. On sent les coups de foudre du moment du propriétaire et c’est là encore l’intérêt de cette collection : elle appartient à un individu,  à sa sensibilité, et renvoie à une génération. L’engagement politique de gauche est un des fils directeurs qui fait renaitre l’atmosphère de révolte qui a régné, je suppose, dans les milieux de l’art dans les années 70, avec des messages en veux tu en voilà, on ne peut pas faire plus clair. Toute une époque.

**  Jusqu’au 17 janvier http://www.lamaisonrouge.org



CANINE DE YORGOS LANTHIMOS

« Famille je vous hais », disait Gide. Yorgos Lanthinos a lui aussi de toute évidence des comptes à régler. Quel film étrange - plusieurs personnes sont sorties avant la fin de la projection. Son esprit est à n’en pas douter contraire aux bonnes mœurs ! Et j’ai adoré. Avec la complicité de sa femme, un père tout puissant coupe ses trois enfants déjà adultes du reste du monde. Interdits de sortir de la propriété, le garçon et les deux filles se soumettent à une série de jeux initiatiques absurdes dont le seul but est de les protéger. Les protéger de tout. Le vocabulaire est détourné de son sens premier, leur voilant la réalité du monde moderne ; pas d’amis, pas de relations sociales. Rien ne pénètre qui ne soit filtré et détourné de sons sens par papa. On invente des menaces qui maintiennent les trois enfants dans une sorte d’état d’innocence et d’infantilité artificiel. Pas de temporalité, un jeu distancié, les acteurs investissent le moins possible leurs personnages. Le film évolue peu et se succèdent une série de scénettes. C’est un peu fascinant. La mascarade malheureusement ne peut mener qu’à l’impasse et à la rébellion sourde. Il y a quelque chose de beau dans cet imaginaire mis en place par ce père dont les motivations seraient de se maintenir dans un état de paternité permanente, toujours chéri, toujours aimé et obéi par ses enfants. Mais cet univers ressemble une version ludique et poétique du totalitarisme. Autorité fasciste, mensonge comme principe d’éducation, métaphore très politique de la responsabilité de l’Etat sur le bonheur et la sécurité de ses citoyens ( ?). Il y a de quoi cogiter.




JOHN JOHN, DE BRILLANTE MENDOZA

Une petite perle ! Certes, le son n’est pas bon, ça sature, c’est parfois surexposé, parfois sous-ex. C’est filmé avec les moyens du bord, vous l’aurez compris, et le parti-pris de la caméra à l’épaule est loin de limer les imperfections. Et pourtant que de talent et de maîtrise dans ce petit film de rien du tout ! D’abord, le lieu de l’histoire : les bidonvilles du Sud-Est asiatique, Manille en l’occurrence, l’échafaudage malhabile de maisons en matériaux de récup,  des quartiers qui malgré la pauvreté et l’insalubrité, vivent une vie heureuse et fragile. Peu vu au cinéma, peu montré de l’intérieur surtout, et c’est bien de l’intérieur d’une famille, sa mère, Thelma, et le petit dernier, John John qui donne son nom au film et qui est l’objet de toutes les attentions, que Mendoza se place, la caméra se trouvant avec tout le monde dans une salle qui tient lieu de salon, à table pour le repas, etc. Une proximité forte avec ses personnages, comme si le caméraman était un membre à part entière de leur vie quotidienne.

Ensuite le sujet du film, révélé petit à petit au spectateur qui se demande pendant bien une demi-heure où le réalisateur veut l’emmener. Le récit se concentre très vite sur Thelma et John-John. Cette mère, sa tendresse un peu brutale et ce petit garçon de trois ans, métis, que l’on comprend avoir été abandonnée, et dont Thelma est la mère d’adoption. On découvre une institution de placements et on comprend enfin que l’héroïne n’est qu’une mère temporaire. Arrive l’épilogue : la remise de l’enfant à sa famille définitive, riches Américains, dans un luxueux hôtel de Manille. Bien sûr on aura droit a la confrontation entre deux mondes ; les riches blancs et Thelma, femme simple issue des bidonvilles, qui courbe l’échine et se révèle d’une politesse servile.

On ressort du film et on est capable de reconstituer une réalité jusque là inconnue : de nombreux enfants sont abandonnés aux Philippine, des institutions caritatives les prennent en charge et emploient des familles d’accueil pour les élever avant que des familles, souvent de riches occidentaux, n’adoptent définitivement l’enfant. Trafic d’enfants, action charitable ? Aucune prise de position. La caméra reste objective et neutre, ne fait que poser une réalité. On suppose que ce travail d’investigation est rare aux Philippines. L’intérêt du film n’en est que plus grand.

*** Son dernier film, Kinatay, sur l’implication d’une police corrompue dans le commerce du kidnapping, a l’air bien plus dérangeant. 

MEGAN ABBOTT

Megan Abbott est traduite et publiée pour la première fois en France. Absente (The song is you), son quatrième roman, est sorti en novembre. Jetez-vous dessus.

Au premier abord, la jeune écrivain s’inscrit dans la plus pure tradition du roman noir américain. A y regarder de plus près, elle prend de grandes libertés avec les lois du genre : Absente est un récit vidé de toute tension psychologique. L’intrigue est à moitié résolue en début de livre. Le héros, Gil Hopkins, dit Hop, mène l’enquête non pas pour révéler la vérité au grand jour, mais pour l’étouffer et doubler une journaliste sur l’affaire. Car attaché de presse d’une maison de production, le travail de Hop consiste à sauver la réputation des vedettes, simples crapules une fois sortis des feux des projecteurs.

Prime alors sur l’intrigue, la description d’un milieu, celui des médias et de l’industrie du cinéma dans la Californie des années cinquante. Hop nous fait découvrir le destin navrant de petites actrices naïves sorties de leurs villages et dont le seul moyen d’élévation sociale consiste à tenter leur chance au grand casino de la célébrité, Hollywood. En toile de fond, tout un monde de journalistes people avant l’heure, d’hommes à tout faire et de vedettes d’un jour, de boîtes de nuit et de maisons closes.

En cela, Absente dépeint une part de l’histoire de la ville de Los Angeles, de ses mœurs, du formidable pouvoir d’attraction économique qu’a été et reste encore Hollywood. Abbott s’inscrit en réalité dans la tradition des romanciers de l’histoire sociale américaine. Reste un ton très glamour, la morgue du héros, son sens de la repartie, ses poses de séducteur qui ne connaît pas l’échec, et qui rapprochent ses romans - la filiation semble trop évidente - de ceux de Raymond Chandler. Mais Chandler se concentrait lui sur la construction du travail d’enquête (collecte des preuves et raisonnement logique) tandis qu’Abbott préfère se pencher sur un tableau des mœurs de l’époque et le parcours de ses personnages. Dommage que la traduction affadit autant le style !


Dans Queenpin, (pas encore en français) Abbott inverse les rôles en prêtant aux femmes des rôles clefs dans un contexte traditionnellement masculin. Et surtout en leur donnant la parole. L’histoire est raconté par une narratrice, nouvellement embauchée par un cadre de la pègre – elle-même une femme – pour collecter l’argent de différents points de jeu, casinos, champs de courses, etc. Elle tombe amoureuse du mauvais homme, un joueur pathologique en fin de parcours. L’homme qu’elle aime est un raté ; elle le sait. Il l’entraîne dans une machination voué à l’échec, elle le sait. Elle se perd par amour ; elle le sait. Et elle raconte son histoire comme témoin impuissant de sa propre déchéance. Tout est annoncé dès les premières pages et le lecteur est invité à suivre cette lente descente aux enfers, menée avec énormément de talent. Megan Abbott est la petite étoile montante de la scène littéraire new yorkaise. On entendra parler d’elle. 

COMPOSITION CHIMIQUE

"Bientôt nous plongerons dans les froides ténèbres"
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